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OSTEN SUDWEST, SUISSE
Maresa Schumacher (architecte, enseignante, Büro Z, Zurich, Suisse) :
Oliver Bormann du Büro Process Yellow de Berlin et moi-même travaillons sur le projet de SüdWest situé dans une ancienne carrière de graviers transformée en quartier urbain à Olten, ville suisse, relativement modeste de taille, mais pôle centrale d’une grande agglomération. Autrefois carrefour de grandes lignes ferroviaires, ce site souffre aujourd’hui de leur déplacement, et seuls des trains à grande vitesse passent à l’heure actuelle à proximité mais la ville, qui doit donc se repositionner. Elle peut tirer profit de sa situation de carrefour, à une demi-heure en train des principales villes suisses, Bâle, Bern, Zurich ou Luzern.
À l’échelle de la Suisse où Olten, avec ses 17 000 habitants, apparaît comme une ville moyenne. Elle est traversée au sud par la rivière, l’Aare, et est dotée d’un noyau de quartiers médiévaux au centre de la ville.
Le site se résume à une grande carrière à ciel ouvert dans la périphérie sud-ouest d’Olten. Les anciennes fabriques de ciment ont été rasés entre temps, mais on extrait encore du gravier à l’heure actuelle. Les préparatifs pour l’aménagement du site ont déjà commencé.
La topographie du site, très spécifique, a fortement inspiré la conception de l’aménagement,. Le site est délimité d’un côté par les fouilles et de l’autre par une voie de desserte qui sera pour la ville un facteur important de désenclavement. Mais la ligne de chemin de fer et le fleuve représentent une double barrière à franchir. Ce site, très enclavé, même s’il est situé à proximité du centre-ville, peut être considéré comme espace suburbain.
Notre intervention se situe à la fois au niveau de la structure urbaine, de l’intégration du paysage et de la ville. La conception repose sur la mise en place d’une structure urbaine qui s’appuye sur les traces de la carrière, et à partir des différents volumes notre intention est de créer paysage qui sera en référence avec celui d’origine.
La stratégie est un développement urbain par étapes, en profitant de la chance de ne pas être pressé par le temps car il n’y a pas pour l’instant de pression foncière. Ceci nous permet d’avoir une planification qui ne se réfère pas seulement à une image finale mais qui tienne compte des différentes phases intermédiaires, qui peuvent être envisagées chacune le cas échéant comme étape intermédiaire, et qui sont aménagées dans cette perspective.
La première phase, dite phase zéro, consiste à créer une sorte d’événement, une série d’interventions à faible budget – la venue du Cirque National Suisse, de sports équestres, de parterres de fleurs - pour commencer à structurer le périmètre avec des moyens assez simples. Il s’agit de faire en sorte que les habitants s’approprient, par le biais de cette logique événementielle, cette carrière, qui pour le moment n’a jamais fait partie dans leur esprit du territoire de la ville. D’autre part, il s’agit d’opérer un changement d’image pour intéresser les investisseurs. Le support est un aménagement paysager, c’est-à-dire de viabilisation ou de désenclavement, en partant de la voie de desserte en cours de réalisation.
La phase numéro deux comportera un ensemble de constructions et d’espaces et de service publics dans un souci de créer dès l’origine de la mutation une mixité fonctionnelle.
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INNSBRUCK (AUTRICHE), PROJET EUROPAN 6
Christian Lichtenwagner (Frötscher & Lichtenwagner, architecte, Autriche) :
Innsbruck est une ville de 130 000 habitants localisée dans une vallée et délimitée par deux chaînes alpines montagneuses. Elle possède un centre ville historique caractérisé par ses toitures dorées, un peu symboles de la ville.
La ville a organisé deux fois les Jeux Olympiques d’hiver en 1964 et en 1976 et le site du projet se trouve dans le village olympique, à l’est de la ville au bord de l’Inn, le fleuve qui traverse Innsbruck. Il s’agit d’une zone d’habitat social, avec les mêmes symptômes et les mêmes problèmes que l’on rencontre sur ce type d’aménagement très monolithique. D’un premier abord, ce n’est pas une très belle image de paysage urbain ni l’image que l’on se fait généralement d’Innsbruck. Mais quand on s’intéresse d’un peu plus prêt à ce quartier, on lui trouve des qualités, une certaine poésie.
Notre projet Europan, primé en 1996, s’intitulait Max, se référant à l’exploitation maximale d’un potentiel, non pas d’une surface ni d’une zone constructible, mais d’un espace, alors que jusqu’alors les « interstices » entre les différents immeubles étaient peu mis à profit. Le bâtiment en forme de L définit un espace vide que nous avons réaménagé jusqu’à la Schutzenstrasse - la rue qui se situe à l’extrémité inférieure du schéma de droite- pour intégrer en quelque sorte le site au quartier environnant
Cinq années ont passé au cours desquelles la ville n’a pas su ou pu poursuivre l’effort de réaménagement dans ces quartiers, à ma suite de quoi on nous a finalement demandé de présenter une nouvelle étude de faisabilité du projet. Les problèmes urbains s’étaient accrus dans ce quartier, la ville avait compris qu’il fallait de manière urgente réaménager certaines parties.
La différence entre l’étude et le projet initial est la séparation des fonctions d’habitation et d’espace public, ou du moins un agencement qui évite toute gêne mutuelle. Nous avons donc revu notre projet tout en préservant la forme en L. La hauteur et le volume du bâtiment ont évolué pour devenir une tour. L’idée originelle a ainsi été valorisée en termes d’urbanité, avec une profondeur de dix-huit mètres sur la totalité du L.
L’espace public qui existait au milieu du bâtiment – une salle polyvalente - était peu utilisé. La ville voulait par ailleurs éviter la construction de locaux commerciaux car les commerces de proximité qui existaient avaient tous fini par fermer en raison de la construction d’un grand centre commercial à proximité. Nous nous sommes alors mis en quête de nouveaux usages potentiels et avons démarché la chaîne de supermarchés M Price, dans le sud du Tyrol, qui utilise l’architecture comme levier de commercialisation, et qui a finalement décidé de monter un projet avec nous. Cela impliquait dès lors des contraintes strictes, comme la profondeur d’au moins 22 mètres. Nous avons donc augmenté la profondeur pour pouvoir loger le supermarché.
Ce partenariat a bien évidemment ravi la ville d’Innsbruck, même si l’intégration du supermarché a augmenté un peu la quantité de travaux. Il a été convenu que la ville serait le promoteur, construirait les locaux du supermarché et louerait ensuite à l’exploitant.
Après la réalisation de l’étude, nous avons présenté publiquement notre projet aux habitants du quartier et travaillé avec les médias et la presse locale. Comme on pouvait s’y attendre, certaines personnes étaient farouchement opposées à la construction d’un « gratte ciel », et de manière générale la population du quartier était réservée. C’est surtout la hauteur du bâtiment qui faisait peur, ainsi que le supermarché. Les gens craignaient que cela entraîne des nuisances dues au trafic et que le bâtiment bloque la vue et fasse de l’ombre. Nous avons pu contrer cette dernière objection par une étude de luminosité. Le bâtiment a ainsi été agencé de façon à ce que l’ombre ne couvre que la place et que les bâtiments avoisinant ne soient pas plongés dans l’ombre.
Les espaces publics ont été au cœur de nos réflexions. Un stade de football a été mis à disposition des jeunes du quartier. À l’est du site, un espace vert sert de passage vers la Tchechenstrasse. La partie supérieure de la place devait être séparée de la rue par une bande verte, arborée.
Concernant l’agencement du bâtiment, notre objectif n’était pas forcément d’en faire une œuvre d’art architecturale, mais avant tout de concevoir un bâtiment modeste affirmant sa présence physique en s’intégrant dans l’ensemble du quartier.
L’ensemble a été inauguré au mois de juillet 2006. La place constitue un espace public suffisamment grand pour devenir peu à peu la place centrale du quartier. En ce qui concerne les fonctions, la tour, contenant 108 logements, a été séparée en deux parties reliées par des passerelles vitrées. Ainsi, quand on traverse la passerelle vitrée pour entrer dans son appartement, on voit d’un côté la chaîne montagneuse au Nord et de l’autre le Patchakovel, montagne un petit peu symbole d’Innsbruck et souvent enneigée.
Le supermarché a amené précisément ce dont nous avions besoin, c’est-à-dire du monde et de la vie grâce notamment à la présence d’un petit café, une brasserie qui dynamise la place.
Le supermarché est visiblement apprécié et fréquenté et l’exploitant aujourd’hui ne regrette pas du tout sa décision. A côté du supermarché, cela fait partie du concept commercialisation, le « café-baguette » a une fonction importante de lieu public, les gens s’y retrouvent, aussi bien les habitants du quartier que les gens qui viennent faire les courses.
Par ailleurs, la salle polyvalente, autre espace public, est mise à disposition de clubs, d’associations qui s’y retrouvent. Il nous semblait important de donner à cette salle une fonction qui dépasse un peu le seul cadre du quartier. Un peu contre la volonté de la mairie, nous avons aménagé cette salle pour qu’elle soit réellement polyvalente, utilisable aussi bien fêtes que pour des concerts, diverses manifestations culturelles, des conférences…
Il nous semblait qu’un espace public comme celui-ci ne pouvait marcher que s’il y avait du monde. Il faut que ce soit vivant. Il fallait d’une part obliger les gens à traverser la place pour se rendre aux différents endroits. L’autre condition fondamentale était d’offrir une réelle qualité de vie et de donner envie aux gens d’y passer du temps.
DEBAT: URBANITE DE L'HABITAT, ENTRE VILLE ET NATURE
Kaye Geipel :
Les deux projets proposent deux réactions différentes face au manque d’espace public dans les quartiers résidentiels, avec à Innsbruck une forte concentration et une place centrale entourée de divers éléments qui densifient et de l’autre à Olten une dispersion considérée comme critère et gage de qualité. Les deux projets soulèvent ainsi la question de la densité.
Par ailleurs, à des stades d’évolution différents, ils illustrent bien les efforts nécessaires pour arriver à une mixité fonctionnelle durable. Christian Lichtenwagner a évoqué la « résistance sociale » et la difficulté à imposer le projet, alors qu’à Olten toute une série d’outils ont été conçus dès l’origine dans une perspective d’évolution durable de la multifonctionnalité.
Enfin, les deux projets illustrent aussi les demandes parfois paradoxales des utilisateurs. Les habitants de la périphérie veulent à la fois intimité et urbanité. Ce grand écart est un défi qui semble avoir été bien relevé ici.
Roger Riewe (architecte, professeur, Graz, Autriche) : Il semblerait aujourd’hui aller de soi que ceux qui n’habitent pas « en ville » sont finalement les perdants. Depuis maintenant deux ans, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville. Chaque pays, chaque agglomération essaie de redevenir une ville. La Suisse a d’ailleurs fait preuve de créativité en se présentant comme un seul espace urbain. Par contre, et c’est le paradoxe que vous avez évoqué, dès que l’on est dans un contexte urbain, on désire aussi de l’intimité, de l’espace privé, et de la nature.
Dans la recherche d’ »espaces d’urbanité » on pourrait voir une attitude de nostalgie, aussi bien de la part des architectes et des urbanistes que des habitants en général. Mais il fau constater ce paradoxe dans les villes qu’à l’heure de la mondialisation et de la société du savoir, où nous sommes tous devenus des nomades, on constate à contrario une aspiration à l’implantation locale. À côté de la globalisation subsistent et se renforcent des racines locales auxquelles tout le monde tient.
Il est d’autre part important de préciser que les espaces publics, ce n’est pas leur délimitation physique qui détermine leur vocation et leur identité, mais leurs usages.
Bernd Vlay (architecte, secrétaire d’Europan Autriche) : Les premières images produites par les architectes et la maquette de la tour à Innsbruck ont rencontré un mécontentement réel, et il a vraiment fallu faire « des relations publiques » pour faire passer l’idée d’un immeuble de grande hauteur auprès de l’opinion publique. Il a ainsi fallu redéfinir complètement la notion d’espace public à proximité de la tour et créer de l’urbanité en superposant différentes couches fonctionnelles avec des logements, de l’habitat, le supermarché, les cafés et également un parking en sous-sol, afin de donner à projet de densification d’un quartier résidentiel, une image positive. Il ne s’agissait pas simplement de réinventer une typologie, mais, par le biais d’un processus de transformation très précis, de lancer un dialogue avec ce qui existait déjà autour, y compris les espaces verts pour recréer un contexte urbain favorable.
Dans le projet d’Innsbruck, la séparation est évidente entre espace privé et espace public. Le projet d’Olten met en avant une négociation très subtile entre la nature et les bâtiments, mais aussi entre l’intimité et l’espace public, qui permet l’intégration de la notion d’écrin de verdure privée.
Il faut alors préciser que le dénominateur commun aux deux projets est l’indispensable collaboration entre les investisseurs publics et privés. Dans les deux cas de figure, les négociations ont été très longues. Trouver une articulation entre investissements publics et privés est souvent très compliqué. S’ajoute une nécessaire capacité de gestion et de suivi des responsabilités. À Olten, la question des espaces non hiérarchisés peut poser problème. Comment assumer la responsabilité d’un tel espace ? La question de la coopération entre le privé et le public est un réel défi. Si celle-ci est profitable aux deux acteurs selon la notion de « fertilisation croisée », elle est aussi souvent très compliquée et doit pour cela être structurée, au niveau spatial mais opérationnel. C’est un point fondamental sur lequel on doit vraiment pouvoir anticiper.
L’espace public, en effet n’est perçu comme tel que lorsqu’il apparaît comme vivant, dynamique, et cela suppose une certaine densité. À Olten, néanmoins, il me semble que les habitants se seraient opposés à une densité plus importante. Dans quelle mesure peut-on alors raisonner en termes d’écrin de verdure, de micro-espaces intimes ou privés ?
Oliver Bormann : Cela peut en effet sembler paradoxal. Certes, la densité est un critère très important quand on raisonne en termes d’espace public, mais on peut l’appréhender de différentes manières. Je conçois aussi très bien un espace public vide. Le désert n’est-il pas un espace public ? Si la densité se définit par la fréquentation de l’espace par les gens, on peut aussi occuper une place autrement, sans forcément la traverser à pied, mais par exemple en la soumettant à un contrôle social, ou simplement par une présence visuelle. À Olten, je pense que l’espace public peut fonctionner avec une assez faible densité, grâce à une répartition assez étendue des différentes éléments qui vont occuper l’espace public. Le critère essentiel n’est pas le nombre de personnes réunies mais plutôt que l’espace public soit sous contrôle social.
Bernd Vlay : Au-delà de la mixité fonctionnelle, votre projet met en place une évolution gradée du public et du privé dans l’espace, partant d’une cour intérieure privée vers des toits rendus publics.
Oliver Bormann : Nous avons tenté de déterminer toute une gradation de l’utilisation de l’espace public depuis des utilisations classiques, comme la rue, à l’utilisation du rez-de-chaussée. Viennent ensuite des zones internes, ce que l’on appelle des espaces publics et privés, accessibles au public mais dotés d’un certain degré de privatisation en raison de leur disposition un peu fermée. Puis, les différentes utilisations des socles, par le jeu de clôtures et de haies, permettent de créer des zones privées bénéficiant d’un contact étroit avec l’espace public. Au bout de l’échelle, on parvient enfin à des surfaces entièrement publiques, des places, des « pocket parks » très animés. Notre stratégie est donc un traitement différencié et multiple de l’espace public et privé par le développement de toute une gamme d’espaces qui restent accessibles au public tout en étant détenus de manière privée et où l’on demande à l’aménageur de respecter une certaine qualité.
Hugo Hinsley (architecte, professeur, membre du Comité Scientifique, Royaume-Uni) : On constate un contraste très fort entre les deux projets au niveau de la possibilité d’atteindre une masse critique dans l’intervention. D’un côté, vous avez quelque chose qui se fait d’un seul trait, ce qui est le processus normal, tandis qu’à Olten on essaie de procéder étape par étape, en laissant les choses ouvertes et en donnant simplement un cadre général.
La question est de savoir, pour les investisseurs et pour la ville, s’ils ont le sentiment qu’il y a suffisamment d’intensité pour justifier un investissement permettant d’atteindre cette masse critique d’activité dont vous parliez ?
D’autre part, les deux projets nous invitent à considérer avec plus de précautions le concept très relatif de densité, qui varie en fonction de l’endroit où l’on se trouve, du programme qui est instauré, des relations entre les choses, de l’articulation des activités entre elles et de l’intensité des utilisations. La densité relève davantage du ressenti des habitants que de critères strictement techniques.
Kaye Geipel : Dans le projet d’Olten, on voit en effet, que l’on n’a pas une pression. Cependant, on souhaite vraiment créer à terme un quartier doté d’une certaine masse critique garante de la qualité imaginée pour cet aménagement. La grande flexibilité de la démarche permet de tenir compte de la carrière qui existait auparavant tout en agissant sur son périmètre, en construisant de manière plus ou moins élevée et en jouant sur l’articulation entre espaces publics, semi-publics et privés. Il faut ici considérer deux conceptions différentes de la densité en fonction du contexte urbain. Il s’agit à Olten de densité urbaine alors qu’elle concerne davantage à Innsbruck une forme de concentration spécifique à l’intérieur du village olympique.
Représentant de Selb (Allemagne) : Selb, avec ses 17000 habitants, pourrait s’apparenter à l’exemple d’Olten. Il me semble que la présence de socles détermine une certaine trame, limitant l’utilisation de commerces par exemple. Pour ce qui concerne notre site, les espaces libres créés qui ne sont pas directement confiés aux communes pour des raisons financières, offrent la possibilité de mise en place de partenariats, comme nous l’avons d’ailleurs déjà fait.
Je me demande aussi comment, dans un tel processus, on s’adresse aux personnes susceptibles d’être intéressées par ces logements et comment on communique sur le futur projet. En Allemagne, le droit de la construction est en effet extrêmement rigide et implique que la personne intéressée sache exactement ce qui va se passer aux alentours. Il s’agit d’éviter par la suite de modifier les structures en allant à l’encontre du désir des habitants.
À Innsbruck, cela m’intéresserait de savoir comment les habitants ont réagi, ce qu’ils ont apprécié et ce qu’ils n’ont pas aimé ? Les habitants du premier étage se plaisent-ils autant que ceux du second ? Par ailleurs, le quartier lui-même pourrait-il servir de pôle d’attraction ?
Christian Lichtenwagner: Jusqu’à la réalisation, notre projet a été extrêmement controversé et très peu apprécié par les habitants du quartier olympique. Puis, même si forcément tout le monde n’est pas enchanté du résultat, l’opinion a complètement changé. Certains points restent encore à régler, comme les espaces publics qui font souvent objet de conflit. Je voudrais préciser que le maître d’ouvrage, au début privé, était peu favorable à la création d’une place. Il a fallu que le responsable de l’aménagement de la ville marque une volonté politique affirmée pour réaliser cette place, qui nécessite notamment des frais d’entretien et d’éclairage. Si la crainte de conflits entre minorités a été dépassée pour parvenir à une mixité dans l’habitation de ce quartier, on est confronté à d’autres problèmes de vandalisme, de bruit ou encore de jeunes qui se retrouvent sur cette place et qui sont mal perçus par les habitants. Mais il me semble illusoire de penser qu’une place est quelque chose de pacifique. Un espace public est toujours un espace conflictuel, il faut plutôt réfléchir à la façon de résoudre ces conflits.
Contrairement à Olten, dans le cadre d’un projet public réalisé d’un seul trait et financé par des fonds publics, il était évident qu’il s’agissait de logements sociaux et donc attribués dès le départ. Ils ont ainsi été occupés dès la remise des clés et il n’a pas été nécessaire de vendre les logements à des prix différents.
Oliver Bormann : En ce qui concerne les processus de planification d’aménagement dynamique, je renvoie aussi un peu la question vers le public. Un modèle flexible doit-il devenir statique au cours de l’aménagement de la réalisation ? La vacance d’immeubles rejoint souvent la question de l’aménagement de l’espace public par la réactivation de certains espaces. À Olten, le projet se développe sur une dizaine d’années tout en présentant, dès la première étape, une qualité réellement suffisante pour les gens qui habitent sur place. L’idée de parrainage, d’une forme de responsabilité assumée par les habitants pour des espaces qui ne sont pas encore utilisés dans un premier temps et qui plus tard seront utilisés d’une autre manière, me paraît intéressante, dans la mesure où il est admis que ces espaces devront être rendus par la suite. Toutes ces questions sont intéressantes car elles créent une dynamique.
Représentant de Mulhouse (France) : Mulhouse est une ville d’une certaine taille (110 000 habitants), et la stratégie urbaine flexible proposée à Olten, même si elle n’est complètement adaptée à notre situation, pose des questions très intéressantes sur la porosité entre ce qui est public et ce qui est privé aujourd’hui. Cette réflexion est vraiment au cœur des débats de tous les projets urbains d’aménagement sur lequel la ville intervient.
À côté du site proposé pour Europan 9, nous avons un projet urbain assez ambitieux développé par l’urbaniste Nicolas Michelin d’une grande coulée verte qui n’est pas un espace public d’un seul tenant mais plutôt une succession de jardins. Certains sont des jardins publics, d’autres privés. Certains sont à créer et d’autres existent déjà. La stratégie n’est pas si éloignée de la démarche proposée à Olten puisque l’on est bien sur ce croisement entre privé et public. Derrière la mise en œuvre concrète, se pose la question des usages. Pour qu’un espace public ait du sens et qu’une appropriation se fasse, il faut qu’il y ait un usage. Même si la mise en œuvre d’une telle démarche est forcément délicate, cette direction semble pertinente aujourd’hui dans le cadre d’une recherche d’évolution des projets urbains et d’introduction du végétal et de la qualité en ville, dans des sites de plus en plus contraints.
Par rapport au projet à Innsbruck qui me semble très intéressant, on est toutefois un peu étonné de la taille importante de la place au regard de l’environnement. Y a-t-il eu un débat sur cette question du traitement minéral et de la taille de cette place qui dessert un équipement d’une centralité relative ?
Christian Lichtenwagner : Effectivement, dès le départ il y a eu un débat à ce sujet. Mais le projet de la grande place répondait à des demandes très concrètes de la part de la municipalité comme la tenue d’un marché hebdomadaire ou de festivités de quartier, que la taille des espaces intermédiaires existant jusque-là ne permettait pas.
Roger Riewe: On ne peut en effet considérer un espace public d’un seul tenant mais aussi des espaces publics partiels qui peuvent parfois s’apparenter au privé par leur taille réduite.
Il y a par ailleurs toujours différentes étapes dans la réalisation. Cela représente un exercice périlleux pour les aménageurs, les politiques et pour les architectes. D’une part, il faut tenir compte des échéances électorales et de la nécessaire communicabilité des projets auprès d’un large public. D’autre part, il faut définir un juste équilibre entre l’architecture du projet et une certaine marge de manœuvre et de liberté. Parvenir à communiquer sur la marge d’incertitude est à la fois très excitant et très difficile. On doit pouvoir dire: « voilà, on va construire un crocodile. Mais il se peut que dans cinq ans on élimine le crocodile et que l’on mette un éléphant à la place ! ».
Représentant d’Essen (Allemagne) : J’aimerais connaitre comment, à Olten, vous envisagez de mettre en œuvre la première phase. Si la différenciation des espaces publics, semi-publics, privés me semble claire, la voie que vous empruntez pour déboucher en fin de compte sur ce que vous aviez imaginé pour l’avenir me semble plus floue. Vous en remettez vous à la responsabilité publique ? Comment cela se passe alors du point de vue financier et juridique ? Nous avons en Allemagne l’exemple de friches d’anciennes aciéries dont la réappropriation par les pouvoirs publics de la région de la Ruhr a constitué l’élément déclencheur. Vous avez évoqué les négociations faites avec de grands investisseurs. Mais comment cela s’est-il passé avec les personnes ciblées, c’est-à-dire les individus qui permettent en fin de compte la réalisation du projet et pour lesquels vous avez défini le cadre général ? Je pense que la première phase pour de tels projets implique nécessairement des incitations des pouvoirs publics.
Oliver Bormann : Pour parler de la situation initiale, il s’agissait d’une propriété privée et l’objectif premier pour le propriétaire foncier était de vendre. Comme il ne voulait pas aménager lui-même, il a dû coopérer avec la ville d’Olten qui a joué alors un rôle incitateur. Les objectifs de l’aménagement ont été définis en appliquant des stratégies de commercialisation. Le secteur de promotion de la municipalité d’Olten a recherché les investisseurs potentiels. Cette interaction très importante dès le début a permis d’éviter des développements intempestifs.
À l’échelon de la conception, les mesures de pré-structuration sont en effet temporaires et peuvent être modifiées par la ville dans le futur. Ce point étant délicat pour les investisseurs, des stratégies bon marché ont été mises en place. Il s’agissait, avec les moyens les plus modestes possibles, de créer une possibilité d’utilisation en impliquant les acteurs locaux. On aurait même souhaité une sorte de petit conseil d’administration qui gère ces sociétés et fasse du travail de relations publiques.
Kaye Geipel : Je dirai en guise de conclusion de notre débat qu’il s’agit de deux projets situés dans cette zone métaphorique entre « nature » et « ville » qui utilisent l’existant et s’appuient sur le contexte préurbain. Il semble possible dégager des empreintes qui n’étaient pratiquement plus lisibles à cause du développement passé des sites. Et je trouve que cela s’est fait, dans les deux cas, d’une manière extrêmement raffinée et intelligente.
Contrairement à l’image du crocodile qui devient un éléphant, dans les deux cas on effectue une recontextualisation durable des qualités minimales du site. C’est quelque chose qui exige du courage de la part de tous les acteurs, y compris le milieu politique. |